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12/12/2009

DEBAT SUR L'IDENTITE NATIONALE A LA PREFECTURE DE L'ESSONNE

PRFECT~1.JPGvml.gife débat public sur l'identité nationale organisé vendredi à la préfecture d'Evry n'a pas fait salle comble. Sur les 450 invitations envoyées par le préfet, seules quelque 150 personnes ont répondu présent, pour la plupart des responsables associatifs ou des lycéens du département. Le débat est soigneusement encadré et se déroulera selon les principes édictés par le guide du ministère de l'immigration. Devant le cabinet du préfet, un groupe d'étudiantes de première d'un lycée de ZEP de Corbeil-Essonne patiente en attendant l'ouverture des discussions.

 

"Pourquoi ce débat apparaît-il maintenant ? Quel est le rapport avec l'islam ?, s'interroge Ghalia. J'ai envie d'entendre les points de vue des autres sur ces questions." Pour sa camarade de classe Safia, ce débat est tout simplement mal né : "Le problème ne résulte pas d'une crise identitaire, mais d'une crise de l'esprit civique. Et ce n'est pas un débat inutile qui va régler le problème du communautarisme, qui dure depuis des années dans certains quartiers. Sans compter qu'avec la polémique des minarets et de la burqa, c'est toujours la même religion qui est stigmatisée", analyse cette jeune lycéenne.

 

"TA GUEULE"

Après une double introduction de Nathalie Kosciusko-Morizet, tête de liste UMP dans l'Essonne pour les régionales, et d'un professeur d'histoire-géo, place au débat. Et au premier incident de la journée. Une déléguée syndicale, bottée de cuir, s'empare du micro et lit avec conviction un communiqué de la CGT dénonçant la confusion entre "identité nationale" et "immigration". "Ta gueule", lance un participant. Dans la salle, on est visiblement venu pour débattre, pas pour négocier les termes du débat. La déléguée poursuit sa lecture. "CGT de merde… Rentre chez toi", persifle un autre. L'animateur du débat arrache alors le tract des mains de la syndiquée, qui quitte la salle en lançant un sourire triomphant à l'assistance.

 

L'incident est clos. Un chef d'entreprise se lève et tente de relancer la discussion. La question de l'identité nationale est, selon lui, devenue extrêmement complexe du fait que "le village" se soit mondialisé : "Les jeunes ne jurent plus que par Michael Jackson et Madonna", a-t-il cru observer. Un frisson réprobateur et un tantinet moqueur parcourt la moitié gauche de la salle, celle réservée aux "jeunes".

 

L'une d'entre elles, Kamina, en 1re dans un lycée de ZEP, prend alors le micro : "Mon père est guinéen. A l'école, on lui enseignait que ses ancêtres étaient gaulois. Mon grand-père s'est battu pour la France. Qui peut me dire aujourd'hui que je ne suis pas française ?" Applaudissements nourris dans la salle. Le micro change de main. Un homme d'un certain âge lui répond : "Je ne suis pas certain que mes ancêtres soient plus gaulois que les tiens, mais ça fait partie de mon récit personnel." Cette question, celle du passé colonial de la France et de ses difficultés à intégrer les descendants de ses anciennes colonies, va hanter toute la suite du débat.



ERIC CANTONA

Un colonel à la retraite, "français depuis plusieurs générations", aujourd'hui président d'une association d'aide aux immigrés, se lève : "Il est temps d'assumer notre passé colonial. S'il y a tant de Maghrébins et d'Africains noirs en France, c'est parce que nous avons colonisé leurs pays." La voix trébuchante, l'homme livre alors sa vision du "vivre-ensemble" : "On évoque souvent la liberté et l'égalité, qui sont en partie du ressort de l'Etat, mais on passe trop sous silence la fraternité, qui ne dépend que de nous."

C'est au tour de "M. Dawson", français d'origine algérienne, de prendre la parole : "Je vais citer un poète, qui est aussi philosophe et sportif." La salle est intriguée. "C'est Eric Cantona. Il a dit qu'être français, c'est être révolutionnaire. Dans révolutionnaire, moi j'entends résistant. Or si on me parle de la collaboration, je pense à Pétain, Laval, alors que si je cherche des noms de résistants, je m'aperçois que je n'en connais pas. Guy Môquet ? Il y a encore quelques semaines, je croyais que c'était une station de métro…" Une camarade de classe de Kamina, arrivée en France à l'âge de trois ans, tente de mettre le débat en perspective : "Au lieu de s'intéresser toujours au passé, on ferait mieux de penser aux jeunes et de se pencher sur l'avenir. Quels sont nos projets pour l'avenir ?"



BLANQUETTE ET COUSCOUS

En conclusion d'une intervention plus ou moins limpide, un homme en complet-veston s'interroge : "On est le quatrième pays en terme de nombre de bicyclettes par habitant. Est-ce que ça veut dire quelque chose ? Est-ce que ça parle de notre goût pour la liberté ?" Personne ne se hasardera à lui répondre. Mais l'animateur des débats profite de cette intervention pour y aller de sa petite anecdote. "A l'étranger, quelqu'un m'a dit un jour que les deux plats typiquement français étaient la blanquette et le couscous." La salle s'esclaffe. "C'est la choucroute !", s'insurge une femme née au Nigeria.

 

Un imam, responsable associatif et aumonier musulman à la prison de Fleury-Mérogis, rebondit sur la perception qu'ont les étrangers de l'identité nationale française. "Pour les étrangers, c'est une question simple. Mais se la poser à nous-mêmes, c'est la question qui tue", explique-t-il. Il évoque alors son propre rapport complexe à la France, le parcourt de son père, "qui a passé sa vie ici et à qui on n'a jamais proposé d'être naturalisé"… et fond en larmes. Il se reprend : "Ceux qui se pensent d'ailleurs, du 'bled', sont ceux qui ont raté leur intégration." "Voilà, c'est ça, c'est vrai !", s'enthousiasme la femme d'origine nigériane.

 

C'est ce moment que choisit la moitié de la salle, celle occupée par les lycéens, pour lever le camp dans un fracas certain. Ils poursuivront le débat en classe, avec leur professeur.

 

Soren Seelow, pour le Monde

 

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